
Il cherche à nous dérouter, il naborde pas son uvre à travers des codes cinématographiques traditionnels par lesquels le spectateur serait tenté de la décrypter. Nous navons ni repère temporelle (« Il était une fois », « 8 ans après », « vers 3h du matin, 16 ans avant », « au printemps ») ni repère spatial puisque ses données ne sont pas homogènes entre elles. Les liens entre les différentes scènes également servent à semer lincohérence dans lesprit du spectateur, que vient faire lhistoire de lil coupé avec le reste du film? Lenchaînement nest ni logique ni repérable, les mélanges incongrus aussi bien au niveau de la musique qui associe un tango argentin avec le « Tristan et Iseult » de Wagner quau niveau des images où des ânes pourris sont posés sur un piano. En bref, « Rien dans ce film ne symbolise quoique ce soit »(Buñuel) que ce soient des idées ou des concepts.
Cependant, si Dali et Buñuel utilisent des éléments oniriques le cinéaste déclare que ce film « nest pas la description dun rêve. Au contraire, le milieu ambiant et les personnages sont réels ». Si luvre nous semble donc incohérente, comme le serait le discours dun « fou », elle veut dire quelque chose.
Il y a déjà une référence forte probable à leur vie dans la résidence universitaire de Madrid. Federico Garcia Lorca, obsédé par sa propre mort avait pour habitude de parodier sa décomposition, de décrire son cadavre, son enterrement et sa mise en cercueil ; il se levait ensuite dun bond et éclatait de rire. Ce rituel apparaît dans Un chien Andalou : après que des fourmis soient sorties de la main du protagoniste nous nous retrouvons dans sa chambre, le jeune homme, étendu, se réveille ou ressuscite. Lorca est peut le chien andalou. De plus, les ânes putréfiés, qui reviennent assez fréquemment dans luvre de Dali, ne sont pas de son invention mais de celle de José Bello qui faisait partie des amis respectifs des deux artistes. Peut-être aussi viennent-ils de lenfance du cinéaste, lorsquil croisa un âne mort sur le bord de la route
Tout le film nous plonge dans linconscient des deux artistes, de leur peur ou de leur dégoûts mais aussi de leurs désirs. Par exemple la scène de lil coupé pourrait tout aussi bien être le symbole dune phobie que le symbole dune femme déflorée, nous nous retrouvons derrière lil du cinéaste, au cur de ses pensées. Comme nous la femme contemple, la lune, elle est spectatrice et cest à elle que nous pouvons nous identifier, nous allons vivre une expérience peu commune en rentrant dans ce film a priori illogique, comme lest le fait de se faire couper un il.
Le désir masculin se traduit encore lorsque le protagoniste fantasme sur la poitrine de la jeune femme. Mais pour aller encore plus loin et ne pas se confiner à quelques détails nous pouvons suivre lidée de quelques critiques qui pensent que tout le film serait la représentation dune maturation sexuelle. Le protagoniste tenterait de se débarrasser de ses doutes, il chercherait à découvrir son orientation sexuelle et à assouvir enfin ses pulsions auprès de la jeune fille.
Cependant nous ne devons pas oublier que ce film avait été conçu comme « un désespéré, un passionné appel au meurtre », et non pas en vue de créer quelque chose de « beau et poétique » comme le décrira le grand public. Ainsi, les pulsions décrites tout au long de luvre ne seraient pas celle du cinéastes ni de Dali mais celle du poète Garcia Lorca qui sest reconnu comme étant le chien andalou. Ce dernier pourrait être considéré comme étant à la fois lhomme et la femme qui luttent, comme pourrait lutter sa conscience puisque le film est sensé exploiter les « découvertes de Freud » . Ainsi le personnage est sortit dune période androgyne est se retrouve en prise avec des tendances homosexuelles lorsquil rencontre cette jeune fille assez virile, son double. Les fourmis grouillants au creux de sa main peuvent représenter la décomposition de sa masculinité. Il tente alors de se rapprocher de la femme qui le rejette et se défend, puis traîne, au moyen de deux cordes, une série dobjets, peut-être ce qui constitue son passé et sa culture, dont un piano ( il est à noter que Lorca jouait parfaitement de cette instrument). Cest alors quun autre double apparaît, un homme beaucoup plus sûr de lui et élégant, assassiné, la virilité est morte à la manière dont le poète représentait sa mort devant ses amis. La jeune femme quitte finalement le héros qui a perdu sa conquête et va retrouver un autre homme car il faut rappeler que Lorca était homosexuelle.
Les pulsions de lutte à mort entre les conscience prennent alors lapparence de pulsions érotiques où la femme gagne, tout en devant cohabiter avec lhomme, partie intégrante de son monde.
Dans le recueil dun Poète à New York, Lorca écrit un poème où il utilise les images dun Chien Andalou , peut-être en réponse à ce film. Paisaje con dos tubas y un perro asirio
AMI, AMIGO,
Lève-toi pour entendre hurler à la mort levántate para que oigas aullar
Le chien assyriens Al perro asirio.
Les trois nymphes du cancer ont dansées Las tres ninfas des cáncer han estado bailando,
Mon fils. Hijo mío.
Elles ont apportés des montagnes cachetées de cire rouge Trajeron unas montañas de lacre rojo
Et des draps dures où était endormis le cancer. y unas sábanas duras donde estaba el cáncer dormido.
Le cheval avait un oeil dans le cou Un caballo tenía un ojo en el cuello
Et la lune se trouvait dans un ciel si froid Y la luna estaba en un ciel tan frío
Que son mont de Vénus a dû sarracher, Que tu que desgarrarse su monte de Venus
Et noyer de sang et de cendre les vieux cimetières Y ahogar en sangre y ceniza los cementerios antiguos.
Ami, Amigo,
Réveille-toi car les montagnes ne respirent pas encore Despierta que los montes todavía no respiran
Et les herbes de mon cur sont dans un autre lieu Y las hierbas de mi corazón est en otro sitio.
Peu importe que tu sois remplis deau de mer. No importa que estés lleno de agua de mar.
Jai longtemps aimé un petit garçon Yo amé mucho tiempo a un niño
Qui avait une petite plume sur la langue Que tenía una plumilla en la lengua
Et nous vécûmes cent ans à lintérieur dun couteau Y vivimos cien años en un cuchillo.
Réveille-toi. Tais-toi. écoute. Assieds-toi un peu. Despierta. Calla. Escucha. Incorpórate un poco.
Le hurlement El aullido
Cest une longue langue violette qui laisse Es una larga lengua morada que deja
Des fourmis dhorreur et liqueur diris Hormigas de espanto y licor de lirios.
Il arrive jusquà la roche. Nétends pas tes racines! Ya viene hacia la roca. i No alargues tus raices!
Il sapproche. Il geint. Ne sanglotes pas dans ton rêve, ami. Se acerca. Gime. No solloces en sueños, amigo.
Ami! i Amigo !
Lève-toi pour entendre Levántate para que oigas aullar
Le chien assyrien Al perro asirio
Le poème commence par parler de trois nymphes, cest-à-dire trois divinités dapparence a priori agréable mais qui cachent le mal en leur sein puisque elles renferment la maladie, la mort, la souffrance du cancer. Peut-être sont-elles les parques? Revêtues dune apparence séduisante pour appâter le spectateur, elles auraient tissées un nid de souffrances pour le poète, sensible aux attaques de ses amis. Ces nymphes lui ont donc apportées un message limpide qui allait faire naître sa souffrance. Le cheval pourrait nous renvoyer aux ânes de la jeunesses des trois compères, ce serait une allusion cachée qui nous montrerait que Lorca, à la lumière de son passé, fait un reproche à Dali et à Buñuel qui ont enlevés toute virginité en arrachant le « mont de Vénus » et donc toute pureté à ses vieux souvenirs, souillés, tâchés de sang. Mais leur message na pas encore une véritable importance et les préoccupations et surtout la vie de Lorca est ailleurs. Donc peu importe que cette vie soit amer car dans sa jeunesse, quand il nétait pas encore ce quil est devenue au moment décrire ses vers, vivait au milieu de ce couteau qui à rendu impure ses souvenirs, cet il. Sa souffrance cest la mort symbolisée par le poète avec le violet et par les cinéastes avec les fourmis. Sa peine ne doit pas sétendre, lui-même doit se lever pour écouter lhomme quil est devenue, le « chien assyrien ».
Ce poème serait alors surréaliste grâce aux images qui naissent dans limagination de Lorca, devant lesquels le lecteur reste déconcerté, elles ne sont pas demblée compréhensibles mais sont insérées dans des thèmes, ici principalement la mort, son passé, souillée au travers dune image érotique et cruelle du mont de Vénus arrachée.
Le chien afghan de Dali peuvent être une réponse au chien assyrien. Le chien est caché au milieu des nuages ou simplement au milieu des formes du tableau. Il nest pas immédiatement visible aux yeux du spectateur car chacun, selon son imaginaire ou selon son inconscient peut découvrir de nouvelles images cachées, comme un cheval allongé. Ici Dali a associé différents éléments existants, les a mélangé jusquà les confondre dans une combinaison déroutante et parfois inaperçue.









